La femme du pervers narcissique

La femme du pervers narcissique

 Derrière le mari pervers narcissique, se cache bien sûr un autre persécuteur. Figure du passé, auteur d’autres violences, source de traumatismes antérieurs. C’est quand il réapparaît, que peut commencer le véritable travail psychothérapique. À partir du moment où le persécuteur caché est débusqué, l’asservissement au persécuteur actuel tombe, car elle retourne vers son objet originaire. Simone Korff-Sausse

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Voici un article (allégé de certains passages) sur la perversion narcissique, plus précisément, la relation, car il est important de comprendre comment elle nait et s'entretient de part et d'autre. C'est la raison, d'ailleurs, pourquoi l'article commence par un résumé pour s'éloigner des croyances telles que : La perversion narcissique est une maladie incurable . Phrase trop souvent véhiculée . En exemple, cet article écrit par un coach de vie sur les femmes perverses narcissiques et qui, d'un point de vue guérison, n'apporte pas grand chose !

Ainsi tout le monde écrit des articles, mais il y a un seul article à écrire qui s’appelle « Comment guérir les patients. » C’est le seul papier qui vaille la peine d’être écrit si vous voulez faire réellement votre travail. » Eric Berne

L'article complet est sur le site de Cairn.info

Remarque : ce post suit le Plan de l'article et chaque partie renvoie à la partie sur le site Cairn info pour en avoir la totalité

RESUME DE L'ARTICLE

On ne voit guère de pervers narcissique dans le cabinet de l’analyste. Mais on y rencontre sa femme et celle-ci nous en apprend beaucoup sur le fonctionnement psychique qui s’instaure de part et d’autre de cette relation aliénante, souvent violente, voire destructrice. Quatre cas de femmes permettent de repérer les éléments qui composent cette relation : l’emprise humiliante, la disqualification de leurs perceptions, la communication paradoxale. Le processus thérapeutique, marqué par des éléments contre-transférentiels ardus, démarre véritablement par un “ moment mutatif ”, qui implique l’authentification de leurs perceptions et un “ méta-regard ”. C’est un “ point de retour ”, à partir duquel elles vont enfin pouvoir sortir de la “ passion masochiste ”, qui les amène non seulement à se mettre toujours à la place de l’ “ objet-ustensile ” maltraité, mais encore de se faire thérapeute de leur conjoint, avec une “ fidélité fanatique ”, à laquelle il est difficile de renoncer. Elles y renoncent tout de même, soit en quittant le conjoint, soit parce que le glissement de leur position identificatoire masochiste instaure (impose, plutôt !) une nouvelle dynamique de la relation, ce qui fait penser que la perversion narcissique n’est peut-être pas aussi irrémédiable qu’on le pense.

DEBUT DE L'ARTICLE

Je n’ai jamais rencontré de pervers narcissique dans mon cabinet d’analyste. Par contre, j’ai eu à plusieurs reprises des patientes (en psychothérapie ou en analyse) qui étaient des femmes de pervers narcissiques. Et à chaque fois, j’ai été interpellée par l’impact de la pathologie de ce conjoint, aussi bien sur la personnalité de la femme que sur le cours et le contenu de la thérapie. Avec elles, ce personnage – redoutable ! – est entré d’une certaine manière dans mon cabinet. Pendant un temps assez long, il n’était question que de cet homme. Même si j’ai toujours pu éviter qu’il intervienne pour de vrai dans la prise en charge, le pervers narcissique était diablement présent dans la cure. Ce sont des thérapies où il est impossible d’aborder d’emblée le conflit intra-psychique avec la patiente, car celle-ci – « femme sous influence » – est complètement prise dans une relation interpsychique aliénante, dont il lui faut se dégager avant de pouvoir envisager un traitement plus classique d’élucidation des contenus inconscients. C’est de ce premier temps (qui peut être extrêmement long, étant donné la ténacité des identifications primaires et la force du masochisme) dont je veux parler.

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SOUS L’EMPRISE ALIÉNANTE DE L’AUTRE

...... Face aux violences subies, ces femmes sont sans réponse, ni révolte. Elles ne protestent pas. Pire : elles annulent aussitôt ce qui s’est passé. Dans le cours de l’entretien, il leur arrive de s’étonner elles-mêmes de ce manque de réaction (probablement dans un mouvement – passager – d’identification à l’analyste), mais c’est pour retomber aussitôt dans l’état de passivité et d’anesthésie habituel. Et c’est une autre de leurs caractéristiques, que nous analyserons plus en détail : leur histoire, elles n’y croient pas vraiment ; leurs opinions sont incertaines ; elles doutent de leurs perceptions.
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Lorsque Christine raconte des scènes de son enfance où elle était manifestement abandonnée et maltraitée par des parents qui apparaissent comme des « parents immatures » (G. Harrus, 2002), elle termine son récit en disant : « C’est peut-être moi qui en demandais trop »... C’est pourtant elle qui donne régulièrement de l’argent à ses parents quand ils ont des difficultés financières, elle qui s’occupe de leurs problèmes de santé, elle qui joue le rôle de parent, mais ne reçoit aucune aide de leur part lorsqu’elle en a besoin. « Les pervers narcissiques ne doivent jamais rien à personne, cependant tout leur est dû » (Racamier, 1986). Lorsqu’Alice se décide enfin un jour à déposer plainte, elle en éprouve un fort sentiment de honte. C’est avec l’impression d’être une « une vraie salope », qu’elle se rend au commissariat afin de nommer et de dénoncer la violence.

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LE MÉTA-REGARD


Une des premières questions qui se pose est de savoir pourquoi ces femmes viennent consulter, parfois au bout de vingt ans de vie commune. Qu’est-ce qui a déclenché, enfin, le souhait de se dégager de cette relation et rendue possible la demande d’aide ? Après des années, où elles ont oscillé entre aveuglement et lucidité et où chaque moment de révolte a été immédiatement annulé en tirant le rideau du déni, survient un événement qui constitue « un point de non-retour ».

Cet événement correspond toujours à une circonstance qui implique le regard de l’autre. Dans un cas (et c’est fréquent), il s’agit du regard de l’enfant. C’est quand le mari tape sa femme devant l’enfant et qu’elle voit le regard effaré de celui-ci, qu’il ne lui est plus possible de retourner au déni.

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Sans intervention externe s’instaure un « jeu sans fin », qui ne pourra se résoudre que par le recours à la violence, « la séparation, le suicide ou l’homicide », précise Watzlawick (1967), confirmant ainsi la gravité potentielle de ces situations. Ce qui caractérise la double contrainte – et on l’oublie trop souvent –, c’est non seulement l’émission de deux messages qui s’excluent l’un l’autre, mais surtout l’impossibilité (ou l’interdiction) pour celui qui reçoit le message de dénoncer sa paradoxalité. Je dirai donc que le thérapeute restitue à la patiente la possibilité d’une méta-communication, seule voie possible pour résoudre la communication paradoxale. C’est comme un appel à témoins qui permet une authentification de la perception. Il ne lui suffit pas de voir, il faut que quelqu’un d’autre voit ce qu’elle voit, pour que la perception ne soit pas immédiatement disqualifiée.

DÉVALORISÉE, DÉNIGRÉE, DISQUALIFIÉE


La disqualification est une des modalités de la communication paradoxale décrite par l’école de Palo Alto, qui consiste en la dénégation de la perception qu’un sujet a de ses sensations, de ses pensées ou de ses désirs.
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Béatrice par exemple rapporte des scènes d’une grande violence presque en chuchotant, sans aucune intonation qui permettrait d’indiquer à l’auditeur la douleur, la révolte, la colère. Elle parle comme un personnage de Nathalie Sarraute : les phrases, inachevées, laissent place aux points de suspension ; son discours s’écrit en pointillé. Dans les moments de crise, toutes les patientes ont ce même type de langage, qui se manifeste par la difficulté à terminer leurs phrases. ...... Brouillard, confusion, désordre s’installent dans leur tête, témoignant de la régression formelle qu’impose l’envahissement de leur appareil psychique par le mari.

En effet, l’une des stratégies du mari pervers narcissique est d’envahir l’espace mental de sa femme par des discours interminables. Il déploie des argumentations implacables. Dans ce domaine, il se montre proprement infatigable. « Le terrain de prédilection, l’instrument majeur de la perversion narcissique, il est temps de le dire, c’est la parole » (Racamier, 1987, p. 20). Le langage est son arme, plus redoutable peut-être que les violences physiques. .....Séance après séance, on voit la patiente, telle une éponge, se laisser envahir par les projections du conjoint, comme si elle ne disposait pas de frontières pour les filtrer.
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TRANSPARENTE, FLUETTE, FLOTTANTE

Certains jours, les patientes se présentent comme des zombies, des morts-vivants, vidées de leur substance, de leur pensée. Elles expriment toutes à intervalles réguliers des sentiments d’inexistence qui les conduisent à une mort psychique, ou plutôt un anéantissement. Chosifiée, déshumanisée, elle est réduite à n’être qu’un objet. « Quant à l’objet du perversif, ce n’est qu’un ustensile », dit Racamier. « Tu n’existes pas, tu es transparente ; si je reste dans cette maison c’est uniquement pour les enfants, toi tu n’es rien, une moins que rien, tu n’as servi qu’à faire les enfants », dit le mari de Dominique.
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Et je me visualise moi-même tantôt comme les yeux qui leur permettront enfin de voir et de sortir de leur étrange aveuglement ( « à chaque fois que je viens ici, j’y vois clair ; mais pourquoi dès que je rentre chez moi, tout s’obscurcit à nouveau ? » ) et tantôt comme la colonne vertébrale qui les ferait tenir debout ( « je me sens floue, flottante, sans aucune certitude ; ici je trouve quelque chose de solide » ). Mais dans un premier temps, cette fonction n’opère qu’en la présence physique de l’analyste, pendant le temps de la séance.

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Avec ces patientes, je m’attendais à chaque séance, surtout celle du début de semaine, à ces retours en arrière, qui sont de véritables blessures narcissiques pour le thérapeute, puisqu’à chaque fois le travail effectué aux séances précédentes est complètement remis en question. Je dirais même plus : il a été annulé. Il n’en reste plus trace. « On revient à la case départ », telle était mon impression. Je retrouvais le discours du mari, l’incertitude de la patiente quant à ses propres opinions, l’auto-accusation, la disqualification de ses sentiments et ses perceptions, la dégradation du langage devenu à nouveau flou et inachevé.

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L’AUTHENTIFICATION DE LA PERCEPTION


Que faire lorsque la patiente arrive à sa séance du lundi avec trois points de suture sur le visage, et raconte comme un événement banal, sans émotion ni révolte, que le mari lui a jeté à la figure une tasse de thé, et qu’aux urgences de l’hôpital elle a dit qu’elle avait glissé dans sa cuisine ? Avec Alice, à ce moment-là, c’est moi qui ai ressenti, dans un mouvement d’identification projective, les émotions qu’elle ne pouvait ni formuler ni éprouver. Colère, révolte, protestation. Humiliation et rage, dont Racamier dit qu’ils sont les sentiments du narcissisme blessé (1987, p. 21). Je les lui ai restitués. Ce fut un moment clé.

S’est ouverte alors une période où nous avons pu aborder les raisons de son impossibilité à se dégager d’une relation d’emprise destructrice, inaugurant un long travail d’élaboration autour de la culpabilité inconsciente qui l’amenait à faire comme s’il était normal qu’elle soit frappée, se vivant comme un déchet qui ne mérite pas mieux. Juste punition d’une faute commise dans son enfance (un de ses frères est mort d’un accident de voiture alors qu’elle était chargée de le surveiller), qui l’amène très loin dans les conduites masochiques à l’égard de son mari, s’offrant comme victime quasi consentante à ses comportements sadiques. « Mais qu’est-ce que je cherche ? », se demande-t-elle un jour, après avoir passé une partie de la nuit dans le jardin, en plein hiver, le mari l’ayant enfermée hors de la maison. « À être tuée ! », s’exclame-t-elle dans un sursaut de lucidité, non sans complaisance. On voit ici comment peut s’instaurer « une sorte d’alliance thérapeutique négative entre la pulsion inconsciente de l’émetteur qui vise la mort de l’autre et la pulsion d’autodestruction du destinataire », comme le décrit si bien Anzieu (1975). Elle a trouvé en son mari le meurtrier potentiel qu’elle cherche.


La séance de la tasse de thé a marqué un tournant. En effet, ce qui est tout à fait remarquable, c’est que depuis le jour de cette séance, les coups ont cessé... Plus jamais le mari ne l’a agressée physiquement (même si les violences ont continué selon d’autres modalités). Ce phénomène ne manque pas de surprendre, surtout qu’il s’est produit aussi (plus ou moins rapidement) avec les autres patientes : il y a un point de « non-retour ». Une fois qu’elle a ouvert les yeux pour de bon (mais que de temps faut-il pour cela ! Rappelons que cela se produit au bout d’une bonne vingtaine d’années de vie commune), elle ne retombe plus dans l’aveuglement. Une fois qu’elle a pu réintégrer ses projections et réduire les clivages, une fois que les émotions ont pu lui être restituées par l’analyste, à la faveur des mouvements de transfert et de contre-transfert, elle parvient à construire des frontières qui la protègent définitivement des manœuvres d’invasion et d’occupation (il ne faut pas hésiter ici à utiliser des termes militaires, car c’est bien de cela qu’il s’agit) du partenaire. Une fois ouverte la porte de sortie de sa position identificatoire masochiste, celle-ci ne se referme plus. Une fois qu’a été pensé et prononcé le mot « Stop ! », les violences s’arrêtent. S’il n’y a plus de victime, il n’y a plus de bourreau...


Si ce point de « non-retour » peut apparaître magique, il faut bien voir qu’il est le résultat d’un processus transférentiel complexe, qui implique une temporalité. D’abord, on peut dire que ces patientes viennent consulter à un moment où elles sont prêtes à faire ce pas. La plupart ont eu auparavant des rencontres avec des thérapeutes qui se sont soldées par des échecs, mais qui ont néanmoins marqué des étapes et amorcé un travail. Ensuite, patiente et analyste doivent déjà être bien installés dans le « champ » (M. et W. Baranger, 1985, p. 1565) pour que ces phénomènes puissent se produire et surtout qu’ils puissent être opérants. Le « stop ! » qu’elle n’a pas pu dire pendant vingt ans, elle peut enfin le prononcer, à la faveur d’un remaniement que je vois comme l’équivalent d’une interprétation mutative. Cela confirme une fois de plus qu’il serait parfaitement inutile de leur « conseiller » ce « stop ! », si n’a pas eu lieu cette « restructuration du champ », où les aspects clivés et projetés dont l’analyste était devenu le dépositaire seront réintrojectés sous une forme transformée.


Pour Alice, le fantasme sous-jacent – « De toute façon, il me tuera un jour, je le sais » – n’est qu’un juste retour des choses, le châtiment mérité pour la punir de la double faute qu’elle a commise, puisqu’après la mort de son frère, la mère est devenue alcoolique. Elle attend des représailles inévitables, attendues, voire provoquées, à ce crime : « J’ai tué le fils de ma mère. » Alice reproduit cette position masochique avec son mari, se sentant coupable et responsable de la violence qu’il exerce sur elle, tout comme elle se sentait responsable de la dépression et de l’alcoolisme de sa mère. Elle guette le mari – est-il calme ? est-il énervé ? à quelle réaction s’attendre aujourd’hui ? – exactement comme elle guettait tous les jours pendant dix ans dans quel état était sa mère, lorsqu’elle rentrait de l’école. Avait-elle bu ? Fallait-il aller la chercher au café ? Cacher les bouteilles ? Ou pourrait-elle ce jour-là faire ses devoirs tranquillement ? De la même manière, la fille de Dominique, très clairvoyante comme la plupart des enfants des pervers narcissiques, raconte à sa mère qu’elle se demande tous les jours quel père elle va trouver en rentrant à la maison : Un fou, un excité, un calme, un délirant, un gentil ?

LE PERSÉCUTEUR CACHÉ


Derrière le mari pervers narcissique, se cache bien sûr un autre persécuteur. Figure du passé, auteur d’autres violences, source de traumatismes antérieurs. C’est quand il réapparaît, que peut commencer le véritable travail psychothérapique. À partir du moment où le persécuteur caché est débusqué, l’asservissement au persécuteur actuel tombe, car elle retourne vers son objet originaire. Pour Alice, c’est la mère alcoolique et dépressive. Pour Béatrice, c’est un père parano ïaque, qui infligeait à ses enfants des traitements cruels, à la manière du père du président Schreber. Pour Christine, c’est une mère atteinte du syndrome de Münchhausen par procuration. Quant à Dominique, elle a subi pendant son enfance des attentats sexuels incestueux de la part d’un oncle.
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Le pervers narcissique a besoin de son objet?. Et l’objet ne peut se passer de lui. Elle soulève une question qui est celle de toutes ces femmes : Comment renoncer à être objet et sujet d’une telle passion ? Après avoir quitté son mari, Christine a beaucoup de mal à investir de nouvelles relations amoureuses, qui lui paraissent fades. Si le nouvel ami ne la persécute pas au téléphone, s’il ne se montre pas d’une jalousie excessive, s’il n’ouvre pas son courrier, s’il ne lui donne pas des coups, c’est donc qu’il ne l’aime pas vraiment... Il lui manque quelque chose. Et d’ailleurs, comment pourrait-il l’aimer, lui qui est si bien sous tous rapports et elle qui n’est qu’une « souillure » ? C’est ainsi que sa mère l’aimait, en la dénigrant, la critiquant, la traînant dans la boue, provoquant chaque jour sa honte. Peut-on aimer autrement ? Elle ne se sortira de ce schéma que le jour où elle parvient à faire le rapprochement entre sa mère et son mari et à prendre conscience de sa haine meurtrière à leur égard. « Le fardeau le plus lourd est l’intensité meurtrière de la haine », écrit Shengold. L’enjeu étant de « vouloir tuer le parent sans lequel on ne peut pas vivre ».

UNE FIDELITE FANATIQUE


Du pervers narcissique, elles sont autant victimes, que complices et encore thérapeute. En effet, contre toute attente, elles se font thérapeute de leur mari, dans un espoir fou de guérir celui qui, à leur égard, déploie tous les efforts pour rendre l’autre fou (Searles, 1959/1975). Derrière toutes les formes de violence, elles s’obstinent à voir la souffrance de l’agresseur, comme l’enfant de Searles animé par une tendance thérapeutique innée et universelle.


C’est pourquoi il leur est si difficile de se séparer de ce conjoint, d’amorcer un départ, dont l’idée est sans cesse évoquée, et sans cesse révoquée. « Tout le monde me dit que je dois le quitter. » Mais cela ne suffit pas. Quitter, c’est renoncer à un idéal. Et cet idéal, elles y tiennent. Les premières étapes de la séparation s’accompagnent d’angoisses aiguës. Elles éprouvent la douleur de celui à qui l’on arrache un membre ou que l’on écorche. Joan Rivière (1936), dans son article sur la réaction thérapeutique négative, montre de manière remarquable les enjeux de cette séparation, à savoir la difficulté à quitter « son unique bien, son noyau d’amour enfoui » et de renoncer à sacrifier sa vie pour le soigner (p. 15).
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Sachant cela, quand il commence à être démasqué, le pervers narcissique met en place toutes sortes de stratégies, qui font appel à l’infinie capacité de compassion de sa femme. La première est celle de se présenter lui-même comme victime : il tombe malade, il est au chômage, il est seul, personne ne le comprend, il est très malheureux, il parle de son enfance difficile, les traumas de ses premières années. Auprès de sa compagne et parfois de l’entourage, cette stratégie est payante. Béatrice hésite à partir : « Je ne peux pas enfoncer quelqu’un qui est dans un trou. » Quant à Dominique, elle affirme que ce serait « non-assistance à personne en danger », alors que de toute évidence, c’est elle qui est en danger avec un mari qui profère régulièrement des menaces de meurtre. Il leur faut, tel un Pygmalion, transformer l’objet. Elles ne renonceront jamais à rendre heureux celui qui s’obstine à les dénigrer et les détruire. Elles s’acharnent à réanimer cet objet qui les regarde d’un œil froid. En effet, en dehors de ses moments de crise violente, le pervers narcissique a une impressionnante capacité à « faire la gueule ». Pendant des jours, voire des semaines, il les ignore, ne leur adresse pas une parole, les traversant d’un regard qui les rend transparentes. Et elles de vouloir à tout prix vivifier cet homme qui évoque une mère dépressive, pétrifiée, persécutante.


« Je ne comprends pas » est une phrase qui revient souvent dans le discours de ces patientes. « C’est moi qui ne comprends pas. C’est moi qui dois me tromper. » Comprendre, c’est lever un déni. C’est voir en face les attaques destructrices dont elle est l’objet, mais aussi sa propre destructivité. D’une certaine manière, c’est admettre le mal.Comme le remarque Didier Anzieu, la scène de ménage « se développe aussi sur une autre dimension, celle du grandiose, dans la mesure où elle fait vivre aux deux concélébrants l’expérience quasi religieuse du mal » (p. 208). Cette dimension du mal doit rester refoulée (ou plutôt déniée), et on peut penser que la culpablilité – si persistante – sert à cela : camoufler les pulsions meurtrières. Elles qui vivent la violence au quotidien se posent des questions somme toute assez na ïves. Qu’ont-elles fait ? Que peuvent-elles faire ? Elles ne peuvent admettre d’une part qu’elles n’y sont pour rien et d’autre part qu’elles n’y peuvent rien, car ce constat remettrait doublement en échec leur toute-puissance. Derrière le masque de la soumission et de la culpabilité, se cache l’omnipotence. Derrière l’incompréhension se cache un savoir fort ingénieux sur la nature humaine, qui se dévoile au moment de sortir de l’emprise aliénante à l’occasion de projets professionnels ou associatifs très cohérents.


C’est en effet avec beaucoup d’énergie que les quatre patientes ont pris au cours de la psychothérapie un virage existentiel ou professionnel, modifiant leur carrière ou commençant de nouvelles études. Toutes ont connu une période de leur vie, même très courte, où les choses se passaient autrement, souvent entre le moment où elles ont quitté leurs parents et la rencontre avec le conjoint pervers. De cette période, chaque patiente dit que c’était le seul moment où elle se sentait elle-même, seul épisode de sa vie où elle s’appartenait, où elle était capable de faire des choix personnels. Cet intervalle correspond à une image positive d’elle-même, qui a été complètement engloutie par l’opération de démolition du mari, mais qui resurgit à la faveur de la psychothérapie et constitue alors un point d’appui pour la revalorisation narcissique à venir.


Il faut donc se poser la question de savoir contre quoi la relation avec le pervers narcissique les protège. Contre un effondrement dépressif ? Ou même une décompensation psychotique ? En quoi y a-t-il, comme nous l’avons vu, répétition d’un traumatisme antérieur ? Mais aussi : Dans quelle mesure la perversion du mari est-elle la projection de leurs propres aspects pervers... ? En quoi participe-t-elle à la perversion de la relation ? Car comme tout jeu, c’est un jeu qui se joue à deux. Au pervers narcissique, il faut un partenaire et il le trouve... Pourquoi la partenaire se prête-t-elle à ce jeu, qui est destructeur et non sans danger ? Et surtout pourquoi lui est-il si extraordinairement difficile de s’en dégager ? On sait – et ces cas cliniques contribuent largement à le confirmer – qu’entre le bourreau et sa victime, les rapports sont plus complexes qu’on ne le croit.


En effet, j’ai constaté qu’au moment de quitter le pervers narcissique, elles manifestent elles-mêmes des comportements pervers. L’une d’elles a réussi à extorquer de l’argent à son mari, qui avait lui-même commis plusieurs escroqueries, au moment du divorce. Elle me quitte en me laissant plusieurs séances impayées... Christine m’avertit de l’arrêt brutal de sa psychothérapie par un message sur mon répondeur, où elle m’annonce qu’elle part en vacances dans les Cara ïbes avec un nouveau compagnon... Béatrice se surprend elle-même à mentir pour éviter les conflits après la séparation. Elle découvre avec une certaine délectation non exempte de culpabilité, mais sans réels scrupules, la facilité et l’efficacité du mensonge, le pouvoir exaltant qu’il donne et le plaisir de tromper l’autre. Elle a pourtant souffert des mensonges de son mari, au point de prononcer cette phrase très winnicottienne : « Quand on ment à quelqu’un, on lui vole son destin. »


Les aspects pervers peuvent se manifester dans le transfert. Il y a un moment où le psychanalyste doit accepter d’être à la place du bourreau, du mauvais parent, du séducteur, de l’agresseur, et non plus l’adulte bienveillant et réparateur. Accepter que la patiente qui apparaissait comme une victime tragique est aussi une femme qui peut elle-même pratiquer des manœuvres perverses. C’est alors le thérapeute qui doit renoncer à sa passion réparatrice, « guérir de vouloir guérir », comme le dit Racamier.

PERSPECTIVES


J’en viens à penser, après ces prises en charge qui s’étendent sur une quinzaine d’années, que la capacité perverse narcissique, contrairement à ce que l’on affirme (et que l’on ressent, il faut bien le dire, à leur fréquentation) a des limites et des défaillances. Ils sont plus vulnérables qu’on ne le croit. Est-ce que ces limites sont liées au vieillissement ? On pense ici aux travaux sur la perversion qui montrent l’effet du temps sur les pervers, l’usure et l’épuisement se faisant jour, avec l’impossibilité au bout d’un certain nombre d’années de renouveler leurs stratégies, d’y croire encore, eux qui pourtant étaient infatigables et finissaient toujours par avoir les autres à l’usure.


Dans la plupart des cas, le changement de vie est accepté, contre toute attente, avec une facilité surprenante par le mari. C’est comme si le remaniement psychique de la patiente imposait avec évidence les nouvelles donnes de la dynamique familiale, auxquelles le mari, en bout de ressources, n’a plus qu’à se plier, s’il ne veut pas tout perdre. Tout comme – c’est Racamier qui le rappelle – « la plupart des imposteurs finissent démasqués et la plupart des escrocs finissent au trou », les maris pervers finissent soit par se retrouver seuls, soit dans l’obligation de s’amender.


On aurait donc tort de considérer la perversion narcissique comme une structure mentale inamovible. En réalité, ces cas cliniques montrent qu’il y a chez ces hommes des possibilités de remaniement psychique en fonction de l’évolution de leur relation de couple. Mais il faut souligner, du côté du mari, ce que nous avions déjà remarqué pour les femmes, à savoir la temporalité très longue que nécessite ce travail.


Peut-on penser que la femme du pervers narcissique y est pour quelque chose ? Qu’après de longues années de souffrance et de soumission masochiste, c’est elle qui devient le moteur, et que dans le sursaut de l’instinct d’autoconservation qui la fait se dégager de cette relation pathologique pour sauver sa peau, elle contribue à sortir son mari d’un parcours pervers qui aboutit dans une impasse. La femme, aidée par son psychanalyste, serait alors la chance du pervers narcissique...

Pour aller plus loin

LA PARADOXALITÉ DANS LE TRANSFERT ET LE CONTRE-TRANSFERT